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HISTOIRES DE PROJETS DE DONNÉES VIVANTES​

PASSER LES OISEAUX MARINS AU CRIBLE : 45 ANS DE SUIVI DES GUILLEMOTS

3/17/2026

 
Stagiaire en sauvetage de données : Laura Lardinois

Durant les mois les plus froids de l’année, j’ai eu l’occasion de mettre brièvement de côté ma thèse pour me plonger dans les données relatives aux étés passés d’Akpatuurjuaq, ᐊᑲᐸᑑᕋᔦᕋᑲ (île Coats, Nunavut), bien plus au nord que je ne m’étais jamais aventurée. Cette petite île, située à la limite septentrionale de la baie d’Hudson, abrite des colonies de nidification de guillemots de Brünnich (Uria lomvia, akpa, ou ᐊᑲᐸ). Grâce à des décennies de suivis annuels, ces colonies sont les mieux étudiées au monde. Ces oiseaux marins arctiques, apparentés aux pingouins et aux macareux, revêtent une importance culturelle pour les communautés autochtones et servent d’indicateurs des changements environnementaux. 
Picture
Guillemots de Brünnich avec poussins et œuf : illustration de Laura Lardinois ©2026
PictureCarnets de terrain des dernières années (à gauche) et registres papier (à droite) des trois premières décennies de suivi (heureusement, les données avaient déjà été numérisées pour moi).
​Depuis les années 1980, des équipes de scientifiques d’Environnement et Changement climatique Canada et de l’Université McGill se rendent chaque été sur cette île isolée pour baguer les oiseaux, recenser les populations, mesurer la croissance des poussins, observer les comportements alimentaires et suivre le succès reproductif. Ces travaux ont généré une immense quantité de données précieuses, d’abord consignées sur papier sur le terrain, puis saisies dans des tableaux manuels avant l’ère d’Excel, et enfin numérisées au fil des ans dans divers formats de feuilles de calcul et de fichiers. En tant que stagiaire chargée de la sauvegarde des données pour le projet Living Data, ma mission consistait à reprendre le travail entamé par un précédent stagiaire quelques années plus tôt et à organiser ces informations pour en faire un jeu de données propre et bien documenté, prêt à être archivé et rendu accessible au public.

Au début, j’étais submergée par l’immense quantité de fichiers, sans parler des abréviations inconnues, de la multitude d’onglets et de la diversité des types d’informations. Dans certains cas, l’expérience acquise en baguant des oiseaux lors d’un cours d’histoire naturelle (merci, professeur Trombulak !) m’a été utile pour déchiffrer les données ; toutefois, d’autres informations restaient énigmatiques, surtout sans avoir pu observer directement ces colonies de guillemots sur le terrain. Comme dans un roman qui débute in medias res, je m’efforçais de me familiariser avec les acteurs de ces jeux de données : non seulement les oiseaux étudiés, mais aussi les centaines d’observateurs et d’observatrices qui avaient consigné leurs notes dans des carnets de terrain sur une période de quatre décennies. Heureusement, toutes les personnes impliquées au fil des ans ont accepté de m’aider à reconstituer leurs souvenirs ; je garde notamment en mémoire un courriel envoyé depuis les hautes altitudes de l’Himalaya pour préciser les dates d’éclosion des poussins dans les années 1980 ! J’ai également eu la chance de rencontrer en personne les équipes travaillant activement sur le projet : j’ai passé une journée à ECCC, à Ottawa, et une autre à consulter les carnets de terrain ainsi que les registres papier originaux — couvrant la période allant de 1981 au début des années 2000 — au campus Macdonald de l’Université McGill.
 
Peu à peu, j’ai commencé à repérer des schémas dans les données et à les relier aux échanges que j’avais avec les chercheurs et chercheuses responsables de ce suivi. Par exemple, certains jeux de données contenaient des valeurs de date négatives ; cela s’expliquait par le fait que les observations effectuées dans les premières années étaient enregistrées comme un nombre de jours écoulés depuis le 1er juin, date à laquelle débutait généralement le suivi de la reproduction. Toutefois, certaines années, les équipes se rendaient sur place plus tôt, ce qui donnait lieu à des valeurs de date telles que « -2 », qu’il fallait convertir pour rétablir la date réelle du 29 mai. À travers les notes de terrain, j’ai pu entrevoir la réalité du travail sur l’île Coats : l’observation d’ours polaires pouvait mettre fin à une journée de suivi, et plusieurs parcelles d’observation ont dû être déplacées en raison d’une trop forte présence de ces animaux. Par ailleurs, les dénombrements d’oiseaux ou autres observations pouvaient être interrompus prématurément à cause du mauvais temps ou d’une visibilité réduite. 

​En recherchant les cartes dessinées à la main des zones d’étude, j’ai appris que les guillemots de Brünnich nichent sur les falaises rocheuses, parsemant littéralement la paroi de taches noires et blanches alors qu’ils se disputent les meilleurs emplacements. Leurs œufs présentent une forme conique originale qui les empêche de rouler dans le vide. À mesure que j’approfondissais l’analyse des données — et que j’envoyais une foule de courriels de clarification à la formidable équipe de recherche de l’île Coats —, des étiquettes telles que « Q 37 » sont passés de simples codes alphanumériques abstraits à la représentation d’un couple nicheur bien précis, installé sur une corniche encombrée

Picture
​De même, j’ai appris à reconnaître les codes figurant sur les bagues utilisées pour identifier chaque oiseau : lors de leur capture, les guillemots sont munis de bagues métalliques portant un code numérique unique permettant de les identifier lorsqu’ils sont observés à nouveau ou recapturés. Au début, les bagues portaient des codes à 8 chiffres commençant par « 996 », alors que l’on est passé plus récemment à des codes à 9 chiffres. Lors du baguage initial, le numéro complet est consigné ; toutefois, il arrive que seule une partie de la bague soit visible lors d’une observation ultérieure aux jumelles. J’ai donc dû trouver des moyens de prendre en compte ces informations partielles. Ces identifiants sont essentiels, car ils nous permettent de suivre un individu au fil du temps et de relier entre elles diverses données : caractéristiques morphologiques, site(s) de nidification, partenaire(s) éventuel(s), succès de la reproduction et toute autre information recueillie. 
​
Face à une telle complexité, dresser des listes détaillant les fichiers, les périodes qu’ils couvrent, leur contenu et leurs liens avec d’autres fichiers s’est avéré crucial pour préserver ma santé mentale. J’ai également compris tout l’intérêt de tenir un journal des modifications dès le début, afin de consigner de manière systématique les problèmes rencontrés ou les changements effectués. En effet, tenter de corriger un problème dans le jeu de données en révélait souvent d’autres ; pouvoir les signaler pour les traiter ultérieurement s’est donc révélé extrêmement utile. Par ailleurs, ce suivi systématique des modifications — couplé à un code bien documenté — permettra à d’autres personnes de reprendre le travail là où je l’ai laissé et, je l’espère, de poursuivre l’archivage des nouvelles versions de ce jeu de données après la campagne de terrain de cet été.

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